Art populaire

La broderie matyó, roses écarlates sur fond noir

Née dans trois villages de la plaine au pied des monts Bükk, la broderie matyó et sa rose écarlate sont inscrites depuis 2012 au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO — et se brodent toujours à la main à Mezőkövesd.

Qui sont les Matyós ?

Le pays matyó tient en trois localités du nord-est de la Hongrie : Mezőkövesd, la « capitale », et les villages de Tard et Szentistván. Îlot catholique en terre plutôt protestante, la communauté — dont le nom viendrait du roi Mathias Corvin — a compensé la pauvreté de ses terres par une identité visuelle d'une force rare. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les hommes partaient comme journaliers agricoles ; les femmes, elles, brodaient. Le costume de fête matyó, avec ses manches larges couvertes de fleurs et ses tabliers noirs saturés de roses, devint si coûteux que l'Église fit brûler publiquement les pièces les plus somptueuses en 1924 pour freiner la ruine des familles. C'est cet ensemble vivant — broderie, costume et folklore — que l'UNESCO a inscrit en 2012.

Une grammaire de fleurs

Le vocabulaire matyó se reconnaît au premier regard : sur fond noir, une rose ronde rouge vif, entourée de tulipes, de boutons et de feuillages verts et bleus, dessinée d'un trait libre puis remplie de points plats serrés. Rien n'est imprimé : les motifs étaient tracés à main levée par des « femmes qui écrivent » (íróasszonyok), dessinatrices professionnelles dont la plus célèbre, Bori Kisjankó (1876-1954), aux « cent roses », a laissé son nom à la maison-musée qu'on visite encore à Mezőkövesd. À l'origine, la broderie ancienne se faisait en laine rouge et bleue sur lin ; la rose multicolore sur satin noir, devenue l'emblème national que l'on connaît, date de la fin du XIXᵉ siècle, quand les colorants industriels et la soie sont arrivés au village. On retrouve cette exubérance florale dans d'autres arts décoratifs du pays, de la porcelaine de Herend et des céramiques Zsolnay aux façades Art nouveau de Kecskemét.

Où voir la broderie matyó

Tout se joue à Mezőkövesd, à 130 km à l'est de Budapest. Le musée Matyó (Szent László tér) présente costumes, chambres reconstituées et l'histoire des brodeuses ; comptez environ 1 500 Ft (4 €), fermé le lundi. Le quartier Hadas, ancien noyau paysan aux maisons basses, abrite une douzaine d'ateliers d'artisans — brodeuses, mais aussi potiers et fabricants de meubles peints — ouverts à la visite, ainsi que la maison mémorielle de Bori Kisjankó. Fin juillet, le festival Matyóland fait défiler les costumes dans la rue. À Budapest, le musée d'ethnographie près de la place des Héros possède l'une des plus belles collections de textiles matyós du pays. Pour un autre visage des traditions villageoises du Nord, combinez avec Hollókő, le village palóc classé UNESCO.

Acheter une pièce authentique

La broderie main se paie : un napperon demande des jours de travail, une nappe des semaines. Comptez à partir de 10 000 à 15 000 Ft (25 à 40 €) pour une petite pièce signée, et plusieurs centaines d'euros pour une grande nappe — un prix trop doux signale presque toujours une broderie machine ou un import. Trois réflexes : retournez l'ouvrage (l'envers d'une broderie main est net mais irrégulier), cherchez l'étiquette « Matyó » des coopératives de Mezőkövesd, et achetez de préférence dans les ateliers du quartier Hadas ou à la boutique du musée. Au marché central de Budapest, le premier étage mêle le meilleur et le pire : les stands y vendent surtout des pièces mécaniques, correctes en souvenir mais sans valeur artisanale.

Y aller

Mezőkövesd est desservie par les trains de la ligne Budapest-Miskolc au départ de la gare de Keleti : environ 1h45 de trajet, autour de 4 000 Ft (10 €) — détails sur notre page trains MÁV. En voiture, la sortie est sur la M3, à 20 minutes d'Eger : ville baroque, château et vin rouge Bikavér en font le complément naturel d'une journée matyó. Les curistes prolongent aux bains de Zsóry, en périphérie de Mezőkövesd, l'un des grands complexes thermaux de cette Hongrie du Nord décidément généreuse.