Lectures de voyage
La littérature hongroise en dix livres
Deux prix Nobel, une langue isolée en Europe et un siècle de traductions françaises de premier ordre : la littérature hongroise se lit très bien sans parler un mot de magyar.
L'âge d'or bourgeois, de Krúdy à Márai
La Hongrie littéraire naît dans les cafés de Budapest au tournant du XXᵉ siècle, dans le monde finissant de l'Autriche-Hongrie. Quatre portes d'entrée :
- Sándor Márai, Les Braises (Albin Michel) : deux vieillards règlent en une nuit une amitié trahie quarante ans plus tôt. Le livre qui a relancé la vogue hongroise en France dans les années 1990.
- Gyula Krúdy, Sindbad ou la nostalgie (La Baconnière) : les errances amoureuses d'un dandy fantôme, prose la plus musicale de la langue.
- Dezső Kosztolányi, Anna la douce (Viviane Hamy) : une bonne modèle assassine ses maîtres ; le grand roman social de Budapest en 1919-1920.
- Ferenc Molnár, Les Garçons de la rue Paul (1907) : guerre de gamins pour un terrain vague du VIIIᵉ arrondissement, lu par tous les écoliers hongrois — une statue des personnages se trouve toujours rue Práter.
Le siècle des catastrophes
Guerres mondiales, Shoah, Trianon puis dictature : le XXᵉ siècle hongrois a produit une littérature de témoignage d'une force rare.
- Imre Kertész, Être sans destin (Actes Sud) : la déportation d'un adolescent de Budapest racontée avec une neutralité glaçante. Prix Nobel 2002, à lire avant de parcourir le quartier juif.
- Magda Szabó, La Porte (Viviane Hamy, prix Femina étranger 2003) : le duel d'une romancière et de sa domestique, dépositaire des silences du siècle.
- Antal Szerb, Le Voyageur et le clair de lune (Viviane Hamy) : un voyage de noces italien qui déraille, écrit par un érudit assassiné en 1945.
- Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne (Viviane Hamy) : l'humoriste national raconte sa propre tumeur au cerveau, entre reportage et vertige.
Les contemporains, jusqu'au Nobel 2025
- László Krasznahorkai, Tango de Satan (Gallimard) : une coopérative agricole en déliquescence attend un sauveur qui est un escroc. Phrases-fleuves hypnotiques, International Booker Prize 2015 et prix Nobel de littérature 2025 — Béla Tarr en a tiré un film de plus de sept heures, détaillé sur la page cinéma hongrois.
- Péter Esterházy, Harmonia Cælestis (Gallimard) : la saga ludique d'une des grandes familles aristocratiques du pays, suivie d'une Édition revue et corrigée écrite après la découverte que son père informait la police secrète.
Deux prix Nobel (Kertész 2002, Krasznahorkai 2025) pour une langue parlée par treize millions de personnes : la densité s'explique en partie par l'isolement du hongrois, qui a fait de la traduction un art national — la page langue hongroise raconte cette singularité. Les amateurs de sagas ajouteront un onzième titre hors format : la trilogie transylvaine de Miklós Bánffy, ouverte par Vos jours sont comptés (Phébus), fresque de l'aristocratie hongroise à la veille de 1914, souvent comparée au Guépard.
Un mot enfin sur la poésie, que les Hongrois tiennent pour leur art suprême : Sándor Petőfi, héros de 1848 dont chaque ville a sa rue, et Attila József, chantre prolétarien de Budapest mort à 32 ans, existent tous deux en éditions bilingues — un bon moyen de voir fonctionner cette langue à nulle autre pareille.
Où trouver ces livres, ici et là-bas
Tous les titres cités sont disponibles en poche en France, la plupart chez Le Livre de Poche ou en « Bis » chez Viviane Hamy. À Budapest, deux adresses pour rapporter un exemplaire : l'Írók Boltja (« la boutique des écrivains »), librairie historique de l'avenue Andrássy avec un rayon de traductions, et Massolit, café-librairie d'occasion du quartier juif. Comptez environ 4 000 à 6 000 Ft (10 à 15 €) pour un livre neuf. Et pour situer chaque auteur dans son époque, la page culture hongroise et la chronologie de l'insurrection de 1956 — toile de fond de bien des romans de Szabó et de Márai en exil — complètent utilement ces lectures.